Le Figaro, vendredi 24 mars 2000
ERIKA
Le Conseil économique et social va rendre un avis très critique sur les mesures prises après le naufrage du pétrolier maltais.

Marée noire : la facture du chacun pour soi
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Christophe Doré
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Le Conseil économique et social (CES), dans un avis qui sera présenté officiellement par le rapporteur Michel Muller mardi prochain, révèle des erreurs flagrantes dans la gestion de la marée noire causée par le naufrage de l'Erika.
Dysfonctionnement dans le traitement de la catastrophe, communication désordonnée et contradictoire, sous-estimation de la gravité de l'évènement ou improvisation, les critiques ne manquent pas sous la plume des membres de la section «cadre de vie» du Conseil.

Ils confirment, après la publication du document de synthèse de l'Institut national de l'environnement industriel et des risques (Ineris) reconnaissant le danger réel engendré par la toxicité de la cargaison du pétrolier, la légèreté qui a prévalu dans le traitement de cette affaire.

Pour le CES, il est essentiel que la France dispose d'un Ministère de la Mer «doté des moyens humains et financiers lui permettant d'assurer sa mission» pour éviter de tels dysfonctionnements dans le futur.

Force est de constater que les recommandations du CES, faites en Avril 1978 après le naufrage de l'Amoco Cadiz, n'ont jamais été suivies d'effets.

«Les pavillons de complaisance persistent, rapporte l'institution, la pratique des sociétés écrans continue de masquer les identités réelles des propriétaires de cargaisons, affréteurs, chargeurs, transporteurs.»

Quant au préjudice écologique, il n'est toujours pas établi faute de «valeurs de référence» rappelle le CES.

Les membres de la section analysent sans complaisance le fonctionnement des organismes de recherche et d'expertise ayant participé aux opérations: «Tous ces organismes s'ignorent le plus souvent, chacun observant son «milieu» bien circonscrit, selon son propre champ d'intérêt. Biologistes et naturalistes, chercheurs de laboratoire et de terrain s'inscrivent dans des logiques différentes, parfois rivales, en fonction, dans certains cas, des déroulements de carrière offerts aux uns et aux autres, critiquent-ils.

Sur la mise en place du plan Polmar, l'institution s'étonne du «niveau d'impréparation constaté au regard de la minutie des mesures préconisées» par les textes.

Le CES révèle notamment qu'en Loir-Atlantique le plan Polmar n'avait pas été révisé depuis 1993 et que la dernière simulation remontait à 1984. La liste des reproches est longue: «Matériels obsolètes, inadaptés et insuffisants (40km de barrages flottants...), des lieux de stockage de déchets non prévus (anciennes carrières fermées), un manque de coordination entre les différents services ou avec les élus, informations et consignes parfois contradictoires»... Les collectivités locales ne sont pas épargnées, car certaines ne s'étaient pas dotées de plans d'intervention en cas de marée noire.

Face à cette situation, la population qui s'est mobilisée s'est heurtée au «manque de moyens, aux lenteurs administratives, au manque de transparence dans les informations diffusées concernant la toxicité du fioul et les méthodes de nettoyage à employer».


Sur la gestion de la crise sanitaire, le CES retient que la puissance publique s'est trouvée d'autant plus dépourvue qu'aucune norme de concentration en hydrocarbures n'existait et que peu de laboratoires étaient à même de produire les analyses adéquates.

Le CES s'étonne aussi que «la nature du produit varie selon les laboratoires», au sujet du fioul transporté par l'Erika.
«L'avertissement «Peut provoquer le cancer» n'ayant pas été diffusé auprès des personnes en contact avec le produit, notamment les bénévoles, la suspicion s'est accrue et alimente toutes les polémiques (...), précise le CES. Une transparence sur cette question délicate doit être exigée et en tout état de cause le principe de précaution doit être mis en oeuvre», ajoute le rapport, sans épargner les instances gouvernementales:

«La rétention d'informations concernant toute catastrophe écologique majeure en accentue les effets. Elle constitue auprès de l'opinion et au regard de l'efficacité de l'intervention, une faute lourde»
, termine le CES.

Il préconise, dans la dernière partie de son avis, tout un éventail de mesures d'urgence dont la confirmation du principe pollueur-payeur, le relevé du plafond du Fipol (1), l'adoption d'une directive européenne reconnaissant le responsabilité environnementale ou l'organisation de la traçabilité des produits dangereux.
Le CES donne rendez-vous au gouvernement français après sa présidence de l'Union européenne pour qu'il fasse un point, devant l'Assemblée, des mesures prises ou en voie de réalisation.

(1) Fonds international d'indemnisation pour les dommages dus à la pollution par les hydrocarbures.