Premier acte d'une grande saga judiciaire ?
Des bénévoles de l'Erika montent une association : cinq
préfets trainés en justice
« On ne nous a jamais dit que le produit était cancérogène »
Parce qu'ils s'estiment lésés, les bénévoles qui ont nettoyé les plages de l'Atlantique portent plainte contre les préfets...
Les bénévoles sambriens partis nettoyer
les plages Bretonnes ruent dans les brancards. Et si demain l'Etat s'englue
dans la marée noire, peut etre cela pourra-t-il être porté
à leur crédit. A peine deux jours après la publication
du rapport de l'INERIS (Institut National de l'environnement industriel
et des risques) qui admet une certaine toxicité au fuel échappé
des cuves de l'Erika (reconnaissant le produit cancérogène tout
en jugeant les risques encourus « négligeables »),
ceux-ci ont en effet décidé de constituer une association, l'Association
des bénévoles de l'Erika, dont les statuts ont été
déposés le 10 mars en sous-préfecture d'Avesnes. Et dans
la foulée d'attaquer en justice cinq préfets de la côte
atlantique, ceux de Quimper, Vannes, Saint Nazaire, les Sables d'Olonne et La
Rochelle ainsi que la société TotalFina pour « exposition
directe d'autrui à risque de mort ou de blessures ».
«On se sent floués», explique
Possano Pulpito, fer de lance de la contestation. «On a fait le sale
boulot, on a servi de main-d'oeuvre à bon marché mais on ne nous
a jamais dit que le produit était cancérigène. Les quinze
premiers jours, des gens ont travaillé à mains nues. Même
si des questions se sont vite posées sur la toxicité du produit,
aucun préfet n'a pris d'arrété. On estime que les préfets
ont menti, au moins par omission. Il apparaît clairement qu'ils se devaient
sd'informer les bénévoles du risque encouru».
A travers ces dépots de plainte devant la justice
pénale, visant les hommes et non l'administration (car dans ce cas, ce
sont les Tribunaux administratifs qui auraient dû être saisis),
les représentants des bénévoles comptent frapper fort et
faire clairement ressortir les responsabilités, à quelque niveau
que ce soit. «J'affirme que ces plaintes ne sont pas une fin en soi
mais un moyen», indique néanmoins M. Pulpito. «On veut
ainsi recenser tous les bénévoles pour les informer de la situation
et faire valoir leurs droits. On veut aussi obtenir un vrai suivi médical
de qualité et la mise en place d'une enquête épidémiologique».
Bien avant le 8 mars, la dangerosité du produit
avait été mise en avant par un labo indépendant.
«Si nous avons vu peu de gens travailler à
mains nues», reprend le militant Sambrien, «on en a vu en
revanche travailler sans masque. Sur place, nous manquions de savon alors nous
avons vu des gens de laver les mains à l'essence... Il arrivait aussi
que nous avalions un sandwich avec les mains plus ou moins maculées.
Dès que le soleil perçait, les conditions étaient plus
dures et nous souffrions de maux de tête, brûlures à l'oesophage,
etc. Bien sûr nous savions que le produit était potentiellement
dangereux mais s'il avait été clairement dit qu'il était
cancérogène, il aurait peut-être eu
moins de bénévoles sur les plages mais ils auraient travaillé
plus sérieusement.»
En fait, bien avant le 8 mars, la dangerosité du produit avait été
mise en avant par un labo indépendant, Analytika qui, le 1er Février,
indiquait «nous suggérons donc vivement à toute personne
ayant participé à une (des) intervention(s) de dépollution
des rejets de l'Erika de faire documenter son séjour auprès des
collectivités locales ou associations de manière à disposer
de documents permettant d'attester les dates et la durée d'exposition
aux produits cancérigènes et toxiques».
Ayant vu sa constitution relayée par l'ensemble des médias nationaux,
l'association nordiste revendiquait mercredi plusieurs centaines de membres.
Et le premier comité mis en place, accueillant des bénévoles
du Nord, bien entendu, mais aussi de l'Aisne, de Belgique, de Nantes et de la
région parisienne devrait bientôt d'élargir pour accueillir
un représentant des différentes associations présentes
sur la marée noire ainsi que des membres des départements sinistrés.
«Maintenant que le noyau est constitué, nous voulons devenir la
fédération de tous les bénévoles», conclut
Rossano Pulpito. L'histoire retiendra-t-elle que c'està plusieurs centaines
de kilomètres des plages de l'Atlantique qu'est partie la première
attaque juridique ?
Laurent VILLETTE