La Sambre
Vendredi 17 Mar 2000

Premier acte d'une grande saga judiciaire ?
Des bénévoles de l'Erika montent une association : cinq préfets trainés en justice

« On ne nous a jamais dit que le produit était cancérogène »

Parce qu'ils s'estiment lésés, les bénévoles qui ont nettoyé les plages de l'Atlantique portent plainte contre les préfets...

Les bénévoles sambriens partis nettoyer les plages Bretonnes ruent dans les brancards. Et si demain l'Etat s'englue dans la marée noire, peut etre cela pourra-t-il être porté à leur crédit. A peine deux jours après la publication du rapport de l'INERIS (Institut National de l'environnement industriel et des risques) qui admet une certaine toxicité au fuel échappé des cuves de l'Erika (reconnaissant le produit cancérogène tout en jugeant les risques encourus « négligeables »), ceux-ci ont en effet décidé de constituer une association, l'Association des bénévoles de l'Erika, dont les statuts ont été déposés le 10 mars en sous-préfecture d'Avesnes. Et dans la foulée d'attaquer en justice cinq préfets de la côte atlantique, ceux de Quimper, Vannes, Saint Nazaire, les Sables d'Olonne et La Rochelle ainsi que la société TotalFina pour « exposition directe d'autrui à risque de mort ou de blessures ».

«On se sent floués», explique Possano Pulpito, fer de lance de la contestation. «On a fait le sale boulot, on a servi de main-d'oeuvre à bon marché mais on ne nous a jamais dit que le produit était cancérigène. Les quinze premiers jours, des gens ont travaillé à mains nues. Même si des questions se sont vite posées sur la toxicité du produit, aucun préfet n'a pris d'arrété. On estime que les préfets ont menti, au moins par omission. Il apparaît clairement qu'ils se devaient sd'informer les bénévoles du risque encouru».

A travers ces dépots de plainte devant la justice pénale, visant les hommes et non l'administration (car dans ce cas, ce sont les Tribunaux administratifs qui auraient dû être saisis), les représentants des bénévoles comptent frapper fort et faire clairement ressortir les responsabilités, à quelque niveau que ce soit. «J'affirme que ces plaintes ne sont pas une fin en soi mais un moyen», indique néanmoins M. Pulpito. «On veut ainsi recenser tous les bénévoles pour les informer de la situation et faire valoir leurs droits. On veut aussi obtenir un vrai suivi médical de qualité et la mise en place d'une enquête épidémiologique».

Bien avant le 8 mars, la dangerosité du produit avait été mise en avant par un labo indépendant.

«Si nous avons vu peu de gens travailler à mains nues», reprend le militant Sambrien, «on en a vu en revanche travailler sans masque. Sur place, nous manquions de savon alors nous avons vu des gens de laver les mains à l'essence... Il arrivait aussi que nous avalions un sandwich avec les mains plus ou moins maculées. Dès que le soleil perçait, les conditions étaient plus dures et nous souffrions de maux de tête, brûlures à l'oesophage, etc. Bien sûr nous savions que le produit était potentiellement dangereux mais s'il avait été clairement dit qu'il était cancérogène, il  aurait peut-être eu moins de bénévoles sur les plages mais ils auraient travaillé plus sérieusement.»

En fait, bien avant le 8 mars, la dangerosité du produit avait été mise en avant par un labo indépendant, Analytika qui, le 1er Février, indiquait «nous suggérons donc vivement à toute personne ayant participé à une (des) intervention(s) de dépollution des rejets de l'Erika de faire documenter son séjour auprès des collectivités locales ou associations de manière à disposer de documents permettant d'attester les dates et la durée d'exposition aux produits cancérigènes et toxiques».

Ayant vu sa constitution relayée par l'ensemble des médias nationaux, l'association nordiste revendiquait mercredi plusieurs centaines de membres. Et le premier comité mis en place, accueillant des bénévoles du Nord, bien entendu, mais aussi de l'Aisne, de Belgique, de Nantes et de la région parisienne devrait bientôt d'élargir pour accueillir un représentant des différentes associations présentes sur la marée noire ainsi que des membres des départements sinistrés. «Maintenant que le noyau est constitué, nous voulons devenir la fédération de tous les bénévoles», conclut Rossano Pulpito. L'histoire retiendra-t-elle que c'està plusieurs centaines de kilomètres des plages de l'Atlantique qu'est partie la première attaque juridique ?

Laurent VILLETTE