Charlie Hebdo - 9 Février 2000
 

Vive la marée noire !

Avant, vous n'aimiez pas la mer ? Vous allez maintenant l'adorer. Grâce à la marée noire, vous pourrez enfin jouir des plaisirs de la plage sans vous coltiner ses inconvénients. De plus, la marée noire rend service à un tas de gens : commerçants, hommes politiques, chômeurs... Alors, pour une fois, positivons !

C'est beau

Certains auront peut-être du mal à la comprendre, mais il y a une vraie esthétique de la marée noire. Tenez, les rochers blancs, par exemple... C'est ennuyeux, à la longue. Aujourd'hui, ils sont ornés de belles zébrures noires dans les méandres desquelles oeil se perd comme dans les éclaboussures sauvages d'un Pollock. C'est autrement plus fascinant. Et ce sable, d'ordinaire si terne... Le va-et-vient du flux mazouté en a fait un mille-feuille noir et beige qui évoque un marbré au chocolat. Joli, non ?

Les plages sont enfin reposantes ! Fini l'agaçant bruit des vagues qui rappelle la circulation du périph L'eau, trop visqueuse pour battre les rochers, ne laisse entendre qu'un doux frémissement à peine rythmé des "schplasch" humides produits par ces silhouettes au ciré jaune qui se nimbent d'un halo à la Hamilton dans les embruns huileux. Comme elle semble désormais banale, cette mer d'antan désespérément bleue. Désormais, les vagues exhibent de splendides palettes multicolores. Si, comme tout le monde, vous aimez les arcs-en-ciel, vous serez comblé... Car il y en a partout. A chaque pas, hop!, en voilà un qui glisse malicieusement entre deux galets. Ils sont particulièrement appréciés des pompiers lillois qui font leurs bagages en expliquant que "c'est propre, alors on s'en va". Songeurs devant les reflets irisés de l'eau, ils lancent d'un oeil nostalgique : "Chez nous, c'est toujours comme ça." Eh oui, voilà un autre avantage : les gens du Nord se sentiront chez eux en Vendée. Espérons que le tourisme local saura exploiter ce nouveau marché.

L'été venu, comme elle sera agréable, la plage... Fini les oiseaux qui hurlent en vous chiant dessus : il n'y aura plus d'oiseaux. Et si vous avez des enfants, vous les régalerez de nouvelles leçons de choses. En architecture par exemple, (grâce à la viscosité du sable, les grossiers chateaux forts seront remplacés par des cathédrales gothiques finement ciselées), mais aussi en physique ( les irisations de l'eau permettront d'expliquer la décomposition de la lumière) ou en chimie (l'observation des gouttes d'eau dévoilera les mécanismes d'une émulsion huileuse).

Vous goûterez également de superbes moments de détente. En effet, le sable n'aura jamais été aussi propre : il a été tellement ratissé que vous ne risquez pas d'y rencontrer une seringue ou une capote usagée. Vous pourrez aussi vous baigner sans craindre les méduses et les crabes, tous exterminés par le pétrole, les solvants et le Carcher des militaires. Et, pour finir, vous planerez gratuitement, grâce aux effets hallucinogènes et désinhibants des vapeurs d'hydrocarbures.

C'est bon pour l'économie locale

A en croire certains médias, la marée noire entrainerait de fâcheuses pertes économiques. C'est absurde. Etes-vous déjà allé en Vendée en hiver ? Il n'y a rien. Pas un restau d'ouvert. Eh bien, en ce moment, c'est complet. La côte est bondée d'ouvriers, de militaires, de bénévoles et de curieux. Au Pouliguen, en Loire-Atlantique, on a même rencontré un patron de bar qui reconnaît "30% de bénéfices supplémentaires par rapport à d'habitude". Il paraît qu'en hiver les hôtels pratiquent un tarif réduit. Apparemment pas cette année : même les logementspour les bénévoles sont à plus de 100 balles la nuit.

Tout le monde bosse à plein régime : bus, cantines, entreprises de travaux publics, drogfueries (qui décuplent leur chiffre d'affaires grâce aux milliers de pelles, de seaux et de cirés jetés chaque soir). L'employé d'une coopérative agricole dont les tracteurs ont été réquisitionnés explique que "toutes les entreprises veulent travailler sur la marée noire, car elles ne sont pas trop occupées par le maïs en ce moment". A la mairie du Pouliguen, une employée nous confie même que "des entreprises ont abusé. Elles prenaient trop cher, alors nous avons lancé un appel d'offres, et nous avons pris des entreprises de Chartres".

Les plus dégourdis s'enrichiront encore longtemps après la marée noire. Ils pourront ouvrir de chouettes magasins de souvenirs (galets mazoutés par exemple...). Mais, le "must" ce sont ces milliers de tonnes de déchets stockés dans des sites ouverts à tous les vents. A Saint-Nazaire-Chef-Chef, près de Saint-Nazaire, le pétrole est entreposé sur un site naturel protégé, ou encore dans une zone pavillonnaire. Dans quelques années, on découvrira des résidus de pollution dans la nature. Ca fera un deuxième pactole pour les entreprises locales.

Ça occupe les pauvres

Lorsqu'on parle des bénévoles, on imagine le riverain qui nettoie sa petite plage chérie. Ca, c'est un mythe. Pendant les fêtes, il y a eu évidemment quelques retraités (allez trouver autre chose sur la côte, en hiver) venus faire une balade digestive entre deux gueuletons. Mais ils sont vite retournés à leur club de bridge. Le vrai bénévole, lui, est glandeur ou militaire. Autrement dit, il a quelquechose à se faire pardonner. En nettoyant les plages, le militaire se rend sympa aux yeux du peuple qu'il massacrera le moment venu (en attendant, l'armée est nourrie aux frais des communes...). Mais le militaire, s'il aime à découper des nappes de fioul à la pelle parce que c'est viril et gratifiant, se lasse vite lorsqu'il s'agit de picorer les multitudes de pastilles qui se confondent avec les moules. Ce n'est pas un boulot d'homme, ça. Alors, il le laisse aux bénévoles. Des bénévoles, justement, on en a vu. Il y a d'abord les lycéens. Ah ça, ils ne venaient pas de Neuilly. C'était plutôt le genre Bep de la région parisienne encadrés par des emplois-jeunes.

D'ailleurs, la plupart des bénévoles sont rabattus par des associations de banlieue. Après tout, on a les performances qu'on mérite : pendant qu'une enfant gâtée fait l'intéressante en traversant l'Atlantique à la rame et à la gloire d'Yves Rocher, le jeune de banlieue s'esquinte la peau sur des rochers pleins de pétrole. De toute façon, si on regarde bien, entre les marins exploités de l'Erika, les gogos qui font le ménage de Total et les petits ostréiculteurs qui se font des ulcères devant leurs huîtres, la marée noire reste une affaire de pauvres.

Bah, au moins, pendant qu'ils ramassent le pétrole, ces jeunes ne mettront pas le feu aux bagnoles. En langage poli, on dit qu'ils apprennent la citoyenneté, celle-ci consistant généralement à supporter de se faire entuber dans l'allégresse. Comme le dit Alain Rist, conseiller régional d'Ile-de-France, en visite sur la plage : "ils ne sont généralement pas bien vus sur les plages en été; grâce à la marée noire, ils peuvent montrer qu'ils sont bien quand même." Comme ça, lorsque le beur de Sarcelles sonnera à la discothèque huppée de La Baule dont il se fait habituellement virer, il lui suffira de sortir ses bottes mazoutées pour être admis comme un roi. Et cet été, le chômeur aura peut-être le droit de faire la manche devant un restau à mille balles dont il aura nettoyé la plage.

Ça resserre les liens

C'est bien connu : l'adversité renforce les chefs. Face à une guerre, un match de foot ou un tremblement de terre, les foules tremblantes se blottissent toujours contre le chef de la meute.

Avec la marée noire, c'est encore plus facile : tout le monde est contre. Alors, forcément ça profite aux politiques. Vous l'avez vu ce de Villiers qui joue les écolos révoltés en dégoulinant de son abjecte autosuffisance ? Un vrai gauchiste ! Comme quoi, on peut faire le jeu des pollueurs pendant des années, il suffit de verser sa larme au bon moment pour recevoir l'absolution et se refaire une écologique virginité.

Dans chaque village côtier, tous les autochtones y vont de leur éloge sur "monsieur le maire qui a été très bien devant la marée noire". Quelques pelles, deux trois seaux, et voilà une promo à peu de frais.
Vous allez voir que tout ca finira par profiter à Total. Car le principe de toute pub, c'est qu'on parle de la marque. En bien ou en mal, peu importe, du moment que son nom est sur toutes les lèvres. Rappelez-vous l'équipe des dopeurs de Festina : a priori, il n'y avait pas pire promo pour la marque de montre. Pourtant, le résultat est que ce nom est si célèbre que ses maquereaux se targuent aujourd'hui d'avoir augmenté leurs bénefs. Même chose pour Benetton : peu importe qu'ils passent pour de cyniques salauds. L'important, c'est de faire jaser, et les ventes suivront. Il en ira de même pour Total. Ils balanceront quelques millions à gauche et à droite, ouvriront une fondation bidon et un musée du bigorneau à Douarnenez... Et on oubliera vite les mouettes engluées. En se débrouillant bien, Total pourra même s'offrir un vernis écolo à la Rhône-Poulenc. Comme quoi, des marées noires, il en faudrait d'avantage. Au moins, elles se voient. Ce n'est pas comme ces deux millions de tonnes de pétrole (98% de la pollution marine) qui, chaque année, filent incognito, juste par les égouts ou les vidanges. Dans six mois, quand les aficionados de l'écologie de criconstance rejoueront au golf avec Thierry Desmarest, les mers continueront de crever sous la pollution invisible. Alors, au moins pendant quelque temps, on aura parlé du pétrole.

En plus, il ne faut pas trop se plaindre. Si elle était arrivée au printemps ou en été, la marée noire aurait bousillé la saison estivale; en automne, elle aurait esquinté les ventes ostréicoles de fin d'année. Fin décembre, c'était donc parfait : les huîtres de Noël étaient déjà vendues, et d'ici les prochaines fêtes, la marée noire sera oubliée. Décidément, elle ne pouvait pas mieux tomber, cette marée noire.

Antonio FISCHETTI


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