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Vive
la marée noire !
Avant,
vous n'aimiez pas la mer ? Vous allez maintenant l'adorer. Grâce à
la marée noire, vous pourrez enfin jouir des plaisirs de la plage
sans vous coltiner ses inconvénients. De plus, la marée noire rend
service à un tas de gens : commerçants, hommes politiques, chômeurs...
Alors, pour une fois, positivons !
C'est beau
Certains auront peut-être du mal à la comprendre, mais il y a une
vraie esthétique de la marée noire. Tenez, les rochers blancs, par
exemple... C'est ennuyeux, à la longue. Aujourd'hui, ils sont ornés
de belles zébrures noires dans les méandres desquelles oeil se perd
comme dans les éclaboussures sauvages d'un Pollock. C'est autrement
plus fascinant. Et ce sable, d'ordinaire si terne... Le va-et-vient
du flux mazouté en a fait un mille-feuille noir et beige qui évoque
un marbré au chocolat. Joli, non ?
Les plages sont enfin reposantes ! Fini l'agaçant bruit des vagues
qui rappelle la circulation du périph L'eau, trop visqueuse pour battre
les rochers, ne laisse entendre qu'un doux frémissement à peine rythmé
des "schplasch" humides produits par ces silhouettes au ciré jaune
qui se nimbent d'un halo à la Hamilton dans les embruns huileux. Comme
elle semble désormais banale, cette mer d'antan désespérément bleue.
Désormais, les vagues exhibent de splendides palettes multicolores.
Si, comme tout le monde, vous aimez les arcs-en-ciel, vous serez comblé...
Car il y en a partout. A chaque pas, hop!, en voilà un qui glisse
malicieusement entre deux galets. Ils sont particulièrement appréciés
des pompiers lillois qui font leurs bagages en expliquant que "c'est
propre, alors on s'en va". Songeurs devant les reflets irisés de l'eau,
ils lancent d'un oeil nostalgique : "Chez nous, c'est toujours comme
ça." Eh oui, voilà un autre avantage : les gens du Nord se sentiront
chez eux en Vendée. Espérons que le tourisme local saura exploiter
ce nouveau marché.
L'été venu, comme elle sera agréable, la plage... Fini les oiseaux
qui hurlent en vous chiant dessus : il n'y aura plus d'oiseaux. Et
si vous avez des enfants, vous les régalerez de nouvelles leçons de
choses. En architecture par exemple, (grâce à la viscosité du sable,
les grossiers chateaux forts seront remplacés par des cathédrales
gothiques finement ciselées), mais aussi en physique ( les irisations
de l'eau permettront d'expliquer la décomposition de la lumière) ou
en chimie (l'observation des gouttes d'eau dévoilera les mécanismes
d'une émulsion huileuse).
Vous goûterez également de superbes moments de détente. En effet,
le sable n'aura jamais été aussi propre : il a été tellement ratissé
que vous ne risquez pas d'y rencontrer une seringue ou une capote
usagée. Vous pourrez aussi vous baigner sans craindre les méduses
et les crabes, tous exterminés par le pétrole, les solvants et le
Carcher des militaires. Et, pour finir, vous planerez gratuitement,
grâce aux effets hallucinogènes et désinhibants des vapeurs d'hydrocarbures.
C'est bon pour l'économie locale
A en croire certains médias, la marée noire entrainerait de fâcheuses
pertes économiques. C'est absurde. Etes-vous déjà allé en Vendée en
hiver ? Il n'y a rien. Pas un restau d'ouvert. Eh bien, en ce moment,
c'est complet. La côte est bondée d'ouvriers, de militaires, de bénévoles
et de curieux. Au Pouliguen, en Loire-Atlantique, on a même rencontré
un patron de bar qui reconnaît "30% de bénéfices supplémentaires par
rapport à d'habitude". Il paraît qu'en hiver les hôtels pratiquent
un tarif réduit. Apparemment pas cette année : même les logementspour
les bénévoles sont à plus de 100 balles la nuit.
Tout le monde bosse à plein régime : bus, cantines, entreprises de
travaux publics, drogfueries (qui décuplent leur chiffre d'affaires
grâce aux milliers de pelles, de seaux et de cirés jetés chaque soir).
L'employé d'une coopérative agricole dont les tracteurs ont été réquisitionnés
explique que "toutes les entreprises veulent travailler sur la marée
noire, car elles ne sont pas trop occupées par le maïs en ce moment".
A la mairie du Pouliguen, une employée nous confie même que "des entreprises
ont abusé. Elles prenaient trop cher, alors nous avons lancé un appel
d'offres, et nous avons pris des entreprises de Chartres".
Les plus dégourdis s'enrichiront encore longtemps après la marée noire.
Ils pourront ouvrir de chouettes magasins de souvenirs (galets mazoutés
par exemple...). Mais, le "must" ce sont ces milliers de tonnes de
déchets stockés dans des sites ouverts à tous les vents. A Saint-Nazaire-Chef-Chef,
près de Saint-Nazaire, le pétrole est entreposé sur un site naturel
protégé, ou encore dans une zone pavillonnaire. Dans quelques années,
on découvrira des résidus de pollution dans la nature. Ca fera un
deuxième pactole pour les entreprises locales.
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Ça occupe les pauvres
Lorsqu'on parle des bénévoles, on imagine le riverain qui nettoie
sa petite plage chérie. Ca, c'est un mythe. Pendant les fêtes, il
y a eu évidemment quelques retraités (allez trouver autre chose sur
la côte, en hiver) venus faire une balade digestive entre deux gueuletons.
Mais ils sont vite retournés à leur club de bridge. Le vrai bénévole,
lui, est glandeur ou militaire. Autrement dit, il a quelquechose à
se faire pardonner. En nettoyant les plages, le militaire se rend
sympa aux yeux du peuple qu'il massacrera le moment venu (en attendant,
l'armée est nourrie aux frais des communes...). Mais le militaire,
s'il aime à découper des nappes de fioul à la pelle parce que c'est
viril et gratifiant, se lasse vite lorsqu'il s'agit de picorer les
multitudes de pastilles qui se confondent avec les moules. Ce n'est
pas un boulot d'homme, ça. Alors, il le laisse aux bénévoles. Des
bénévoles, justement, on en a vu. Il y a d'abord les lycéens. Ah ça,
ils ne venaient pas de Neuilly. C'était plutôt le genre Bep de la
région parisienne encadrés par des emplois-jeunes.
D'ailleurs, la plupart des bénévoles sont rabattus par des associations
de banlieue. Après tout, on a les performances qu'on mérite : pendant
qu'une enfant gâtée fait l'intéressante en traversant l'Atlantique
à la rame et à la gloire d'Yves Rocher, le jeune de banlieue s'esquinte
la peau sur des rochers pleins de pétrole. De toute façon, si on regarde
bien, entre les marins exploités de l'Erika, les gogos qui font le
ménage de Total et les petits ostréiculteurs qui se font des ulcères
devant leurs huîtres, la marée noire reste une affaire de pauvres.
Bah, au moins, pendant qu'ils ramassent le pétrole, ces jeunes ne
mettront pas le feu aux bagnoles. En langage poli, on dit qu'ils apprennent
la citoyenneté, celle-ci consistant généralement à supporter de se
faire entuber dans l'allégresse. Comme le dit Alain Rist, conseiller
régional d'Ile-de-France, en visite sur la plage : "ils ne sont généralement
pas bien vus sur les plages en été; grâce à la marée noire, ils peuvent
montrer qu'ils sont bien quand même." Comme ça, lorsque le beur de
Sarcelles sonnera à la discothèque huppée de La Baule dont il se fait
habituellement virer, il lui suffira de sortir ses bottes mazoutées
pour être admis comme un roi. Et cet été, le chômeur aura peut-être
le droit de faire la manche devant un restau à mille balles dont il
aura nettoyé la plage.
Ça resserre les liens
C'est bien connu : l'adversité renforce les chefs. Face à une guerre,
un match de foot ou un tremblement de terre, les foules tremblantes
se blottissent toujours contre le chef de la meute.
Avec la marée noire, c'est encore plus facile : tout le monde est
contre. Alors, forcément ça profite aux politiques. Vous l'avez vu
ce de Villiers qui joue les écolos révoltés en dégoulinant de son
abjecte autosuffisance ? Un vrai gauchiste ! Comme quoi, on peut faire
le jeu des pollueurs pendant des années, il suffit de verser sa larme
au bon moment pour recevoir l'absolution et se refaire une écologique
virginité.
Dans chaque village côtier, tous les autochtones y vont de leur éloge
sur "monsieur le maire qui a été très bien devant la marée noire".
Quelques pelles, deux trois seaux, et voilà une promo à peu de frais.
Vous allez voir que tout ca finira par profiter à Total. Car le principe
de toute pub, c'est qu'on parle de la marque. En bien ou en mal, peu
importe, du moment que son nom est sur toutes les lèvres. Rappelez-vous
l'équipe des dopeurs de Festina : a priori, il n'y avait pas pire
promo pour la marque de montre. Pourtant, le résultat est que ce nom
est si célèbre que ses maquereaux se targuent aujourd'hui d'avoir
augmenté leurs bénefs. Même chose pour Benetton : peu importe qu'ils
passent pour de cyniques salauds. L'important, c'est de faire jaser,
et les ventes suivront. Il en ira de même pour Total. Ils balanceront
quelques millions à gauche et à droite, ouvriront une fondation bidon
et un musée du bigorneau à Douarnenez... Et on oubliera vite les mouettes
engluées. En se débrouillant bien, Total pourra même s'offrir un vernis
écolo à la Rhône-Poulenc. Comme quoi, des marées noires, il en faudrait
d'avantage. Au moins, elles se voient. Ce n'est pas comme ces deux
millions de tonnes de pétrole (98% de la pollution marine) qui, chaque
année, filent incognito, juste par les égouts ou les vidanges. Dans
six mois, quand les aficionados de l'écologie de criconstance rejoueront
au golf avec Thierry Desmarest, les mers continueront de crever sous
la pollution invisible. Alors, au moins pendant quelque temps, on
aura parlé du pétrole.
En plus, il ne faut pas trop se plaindre. Si elle était arrivée au
printemps ou en été, la marée noire aurait bousillé la saison estivale;
en automne, elle aurait esquinté les ventes ostréicoles de fin d'année.
Fin décembre, c'était donc parfait : les huîtres de Noël étaient déjà
vendues, et d'ici les prochaines fêtes, la marée noire sera oubliée.
Décidément, elle ne pouvait pas mieux tomber, cette marée noire.
Antonio
FISCHETTI
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