Lettre
ouverte au Juge d'Instruction
Dominique DE TALANCÉ
Madame,
à la suite du naufrage de l'Erika, nous, citoyens européens concernés, venons de traverser une extraordinaire suite d'évènements dramatiques qui semble devoir trouver -enfin- sa conclusion en justice.
En votre qualité de magistrat instructeur de cette sombre affaire, il me paraît indispensable de vous faire part spontanément des résultats des travaux d'expertise scientifique auxquels nous avons procédé sur ces déchets pétroliers depuis six mois.
Nous avons par ailleurs décidé d'apporter notre soutien technique et scientifique à l'Association des Bénévoles de l'Erika (ABE), afin qu'elle puisse se porter partie civile dans cette affaire.
Catastrophe écologique sans précédent...
Survenu dans la nuit du 12 au 13 décembre 1999, le naufrage du pétrolier Erika, officiellement chargé d'une cargaison de fuel lourd N°2, est à l'origine d'une catastrophe écologique sans précédent mondial, qui affecte et continuera d'affecter durablement l'écosystème marin, les habitants et l'économie d'une vaste frange de 450 Km de cotes atlantiques, bretonnes et vendéennes, joyau du patrimoine naturel français et européen.
Exploitation cynique de l'élan de solidarité nationale...
Indignés par le cynisme des "autorités" françaises et de la firme TotalFina, tirant profit de l'élan de solidarité nationale suscité par ce sinistre, nous avons décidé d'intervenir publiquement, le 20 janvier 2000, dès qu'une première expertise des rejets côtiers de l'Erika (en provenance de l'ile de Groix) nous eut permis de vérifier expérimentalement le caractère hautement cancérigène et toxique des rejets pétroliers côtiers dont le "ramassage" était pourtant confié -depuis plus d'un mois- à des bénévoles non informés et mal protégés, alors que de tels travaux de décontamination côtière doivent être réservés à des spécialistes.
Vaine polémique...
Bien que la révélation du laboratoire privé ANALYTIKA le 20 janvier 2000 quant au caractère toxique et cancérigène des déchets côtiers de l'Erika, ait aussitôt été qualifiée de "mensongère", et que nos compétences, voire notre intégrité, aient été immédiatement remises en cause :
- par le porte-parole du pollueur TotalFina Michel DELABORDE ("un
laboratoire de merde dont jamais personne n'a entendu parler..."),
- par Lionel JOSPIN à l'Assemblée Nationale
le 3 février 2000 ("pas indispensable de prendre
au pied de la lettre les indications alarmistes" du laboratoire AnAlytikA),
- par Dominique VOYNET à l'Assemblée
Nationale le 3 février 2000 ("il subsiste de nombreuses
zones d'ombre sur les conditions de prélèvement et d'analyse du
laboratoire privé toulonnais qui a affirmé qu'il s'agit de déchets
toxiques"),
- par Jean Yves LE DRIAN Député du Morbihan,
Rapporteur de la Commission d'enquête de l'Assemblée Nationale
dans le Tome 1 du rapport "Après l'Erika, l'urgence" (Pages
343-355),
notre intervention
au plan de la santé publique aura finalement été salutaire,
puisque le "ramassage" par les bénévoles a cessé, et que
la décontamination côtière est dorénavant confiée
à des spécialistes convenablement formés, informés,
équipés, et qui devraient faire l'objet d'un suivi médical
adéquat.
Après deux mois d'une vaine polémique, les résultats d'analyses
d'un échantillon de rejet cotier (prélevé à La Baule,
le plus loin possible de la source de pollution...), finalement rendus publics
par l'INERIS le 8 mars 2000, confirmaient ceux d'AnAlytikA !!!
L'intervention de l'Institut National d'Etude des Risques Industriels et de
Sécurité n'aura donc finalement pu être retardée
que de trois mois...
Le lendemain même, deux autres laboratoires privés, sollicités
par le magazine Paris-Match pour analyser un échantillon de rejet prélevé
sous contrôle d'huissier à la verticale d'une des épaves
(le plus près possible de la source de pollution), rendaient à
leur tour un verdict tout à fait comparable.
Cargaison non conforme aux spécifications du fuel-oil lourd n°
2...
Au terme de l'arrété interministériel qui le définit, un fuel-oil lourd "véritable" est constitué de résidus lourds de distillation du pétrole brut (85% au plus), re-mélangés à une coupe pétrolière moins lourde, combustible et fluidifiante (15% au moins).
Or, en même temps que notre expertise du rejet côtier de Groix nous confirmait le caractère cancérigène et toxique de la cargaison de l'Erika, elle nous conduisait aussi à découvrir que :
- ni la répartition de composition moléculaire,
- ni le pouvoir calorifique,
- ni la viscosité,
- ni les propriétés d'adhérence aux
surfaces métalliques,
n'étaient comparables à celles d'un échantillon de fuel N°2 TotalFina de référence.
Ces constatations étaient par ailleurs corroborées par plusieurs autres observations indépendantes :
- les dispositions techniques mises en oeuvre par le plan POLMAR (prévues pour du fuel N°2 véritable) ont été notoirement inefficaces sur les rejets de l'Erika (trop émulsionnés et visqueux)...
- selon les plongeurs ayant participé - en 1980- à la récupération de la cargaison de fuel N°2 (véritable, celui-là) dans l'épave du Tanio, les fuites observées pour la cargaison de l'Erika, demeurent inexplicables...et incompatibles avec une cargaison de fuel n°2 véritable.
- les difficultés techniques rencontrées par TotalFina pour fluidifier le contenu des épaves (en vue de récupération prochaine) n'ont pu être résolues (après six mois d'efforts) que par adjonction externe d'un "fluxant " (diester de colza), précisément ce qui manque à la cargaison pour qu'elle mérite le nom de "fuel-oil lourd n°2 "...
Transport illégal d'une cargaison délibérément
falsifiée
Vérification faite auprès de la Direction des Carburants au Ministère du Budget, aucune dérogation technique n'a été sollicitée par TotalFina dans les six mois précédant le chargement de l'Erika.
L'Erika ne transportait donc pas légalement (conformément au "principe de libre circulation" applicable aux denrées valorisables) vers la Sicile -ou ailleurs- un fuel lourd N°2 de très basse qualité (trop forte teneur en soufre pour les centrales thermiques européennes respectueuses de la législation en vigueur sur la pollution atmosphérique), mais illégalement (en contrevenant au "principe de proximité") vers la Sicile -ou ailleurs - un résidu pétrolier non-valorisable dont la fluidification repose sur l'ajout délibéré d'un tensio-actif chloré de synthèse (formellement identifié par nos soins: decyl (ou nonyl) dimethyl benzyl ammonium chloride = benzalkonium chloride = chlorure de benzalkonium) dont la combustion aurait engendré une intolérable pollution, s'ajoutant à celle induite par les produits soufrés présents à haute teneur) et non pas sur l'addition d'une coupe pétrolière valorisante et combustible.
Selon la législation européenne en vigueur, un tel résidu pétrolier ne devait pas quitter le sol de France, et aurait dû être traité dans l'usine de destruction la plus proche de la raffinerie productrice.
Responsabilité pénale et non plus seulement morale...
La catastrophe de l'Erika ne résulte donc pas d'un "fortune de mer" survenue au cours du transport d'un produit pétrolier "loyal et marchand" indispensable à notre économie, qui n'impliquerait donc que la responsabilité civile du transporteur, et éventuellement "morale" du producteur TotalFina.
Le sinistre Erika / TotalFina est la conséquence d'un mouvement transfrontalier -illégal- de résidus pétroliers non valorisables -avec falsification délibérée- qui engage donc immédiatement la responsabilité pénale du producteur.
Crime contre l'environnement...
La contamination
de 450 km des côtes atlantiques européennes, en Bretagne et en
Vendée, résultat du sinsitre Erika / TotalFina, constitue une
catastrophe écologique, humaine et économique sans précédent
mondial, dont les conséquences à long terme sont encore délibérément
occultées et en tous cas scandaleusement mal mesurées.
Non seulement les 30.000 tonnes de résidu de raffinage échappées
des cuves de l'Erika représentent une eco-toxicité équivalente
à environ 3 millions de tonnes de pétrole brut, mais le produit
chimique chloré ajouté à la cargaison pour en falsifier
la viscosité (tensio-actif, biocide et fongicide puissant) possède
des propriétés telles que la bio-disponibilité et la toxicité
des rejets vis à vis de l'environnement marin seront beaucoup plus fortes
que ne le reconnaissent -pour l'instant- les "experts" officiels.
"Dura Lex Sed Lex"
En dépit des propos récents du Président Jacques Chirac au Croisic : La France n'est-elle donc plus qu'une "république bananière" ?
La firme brésilienne Petrobras dont le Président Henri Phillipe Reichstul avait immédiatement admis publiquement sa responsabilité dans le désastre écologique du 24 janvier 2000 (1.300 tonnes de pétrole brut répandus en baie de Rio) en déclarant à la presse nationale : "Petrobras n'a aucune excuse. Petrobas n'a plus que l'obligation de reconquérir la confiance de la société brésilienne." a été condamnée peu après à la plus lourde amende : 27 millions de dollars (190 millions de francs) prévue par la justice brésilienne, et devra assumer seul les frais de réhabilitation des sites naturels contaminés : 60 millions de dollars (420 millions de francs).
La firme américaine
BP-Amoco, troisième groupe pétrolier mondial, a été
condamnée le 2 Février 2000 -au motif de crime contre l'environnement,
le 2 Février 2000, à la plus lourde amende :
21 millions de dollars (150 millions de francs) prévue par la justice
d'Alaska, pour une pollution du sous-sol de forages, pourtant provoquée
par un de ses sous-traitants (Doyon Drilling) !
La firme brésilienne Petrobas, coupable d'un nouveau déversement accidentel de 380 litres de pétrole brut a été condamnée le 30 juin 2000 à une lourde amende : 275.000 dollars (2 millions de francs)
Nous, citoyens
européens concernés par ce désastre humain, écologique
et économique, attendons de vous, Madame, le courage du juge d'Anchorage
-James Singleton- ou du maire de Rio de Janeiro, capables de se dresser contre
un puissant pollueur, au seul nom du respect de l'environnement.
L'appareil judiciaire français -dont vous constituez un maillon essentiel-
devra assumer avec une fermeté exemplaire les responsabilités
dont la classe politique n'a manifestement pas les moyens, et probablement pas
même la volonté.
Comme vient de
le faire Chris PHILLIPS, Vice Président de BP-Amoco, Thierry DESMAREST,
PDG de TotalFinaElf, pourra déclarer à la lecture du verdict,
:
"Nous reconnaissons que le permis d'opérer
en France constitue un privilège, et non pas un droit.
Nous reconnaissons aussi que nous devons
répondre à des critères professionnels sévères
pour conserver ce privilège.
Nous faisons tout ce qui est en notre
pouvoir pour nous assurer qu'une telle situation ne se reproduise jamais."
Demeurant à votre entière disposition pour révéler à vos services le détail de nos travaux d'expertise, acceptez, Madame, mes plus sincères salutations.
Bernard TAILLIEZ
Gérant et
Directeur Scientifique du laboratoire indépendant ANALYTIKA
Docteur ès Sciences (Chimie Organique)
Expert auprès du Tribunal de Grande Instance d'Aix en Provence