Interview de Bernard Tailliez par le Docteur François Bernier
membre du Collectif citoyen anti marée noire de Saint Nazaire



Bernard TAILLIEZ, pouvez vous nous expliquer ce qu'est le laboratoire Analytika ?

C'est un laboratoire prestataire de services que j'ai créé avec pour modèle ce que j'avais vu aux Etats Unis où j'ai travaillé de 1981 à 1985 : un grand nombre de laboratoires privés s'ouvraient et prospéraient sur la base d'une réglementation environnementale de plus en plus strictement appliquée.
Je m'étais dit qu'il serait intéressant de faire la même chose en Europe dans la mesure où la législation Européenne de l'environnement tend à s'aligner sur la législation américaine.
Licencié de mon poste de directeur de la filiale française d'un constructeur d'instrumentation scientifique, et plutôt que de me lancer dans une nouvelle recherche d'emploi salarié, j'ai créé mon laboratoire en 1991 en région parisienne.
J'ai travaillé tout seul pendant quatre ans, puis j'ai emménagé à Cuers à coté de Toulon -pour me rapprocher de mon père- et mon fils Félix s'est alors joint à moi, puis un autre associé, et voilà maintenant neuf ans que le laboratoire existe.
Les analyses que nous réalisons sont très variées, on se préoccupe du contrôle de la qualité, du respect de l'environnement et des questions d'hygiène. Nous travaillons avec des industriels soucieux de la qualité et du respect de l'environnement, parce que la plupart le sont, mais aussi avec des experts non équipés de la technique spécifique que l'on met en oeuvre, des associations de protection de l'environnement et des particuliers.

Pourquoi avez vous pris la décision d'analyser du pétrole de l'ERIKA ?

Je n'ai jamais pu croire à la version des faits que nous proposait la télévision, qui me remplissait de colère et d'indignation quand j'entendais parler de Fioul N°2 en voyant ce qui arrivait sur les côtes.
En plus, le choix d'un navire dans un si mauvais état était présenté comme résultant d'un souci d'économie de la part de Total Fina , ce qui me semblait incohérent : dans une poubelle, on transporte des déchets !.
De cette observation est née la suspicion qu'il pouvait y avoir des déchets dans ce bateau, et non le produit "loyal et marchand" prétendu.
J'ai donc appelé Greenpeace le 4 janvier en leur disant : "voilà, j'ai de forts soupçons sur la nature du produit contenu dans l'Erika, j'ai les moyens techniques de vérifier, par contre je n'ai pas les moyens de faire faire un prélèvement sous huissier en Bretagne. Si vous voulez prendre en charge le prélèvement, moi je vous fais les analyses gratuitement et vous exploitez les résultats, si résultats il y a".
Bruno Rebel n'a pas cru bon de saisir cette proposition.
J'ai donc contacté un ami à Groix (le point le plus proche du naufrage) qui m'a fait parvenir des échantillons, recus à Cuers le 6 janvier.

Qu'avez vous trouvé ?

D'abord pour ce genre de produit très complexe, il nous a fallu trouver une référence, un Fioul N°2 fabriqué par Total Fina, ce qui n'a pas été facile et nous a pris deux semaines, mais aux alentours du 15 janvier nous avions notre référence et quatre jours plus tard nous avions terminé la comparaison entre la référence et les échantillons : à partir de ce moment là, il était clair pour nous que les différences de composition étaient trop importantes, en particulier dans la partie "fluxant" c'est à dire la partie légère.
Il faut comprendre que le Fioul N°2 est la dernière fraction valorisable que les pétroliers savent produire et qui possède un pouvoir calorifique ; c'est en mélangeant les résidus à ce fluxant qu'il est possible de fluidifier et de brûler l'ensemble.
C'est dans ce fluxant que réside la capacité calorifique nécessaire pour l'utilisation en combustible dans un gros moteur diesel ou dans une centrale thermique, or sur les échantillons de Groix, il n'y avait plus cette fraction à la fois fluidifiante et combustible.
C'est vrai que le produit que nous avons analysé a séjourné en mer, mais dans des conditions atmosphériques pas du tout favorables à l'évaporation, aussi l'explication d'une miraculeuse transformation en plein mois de décembre -avec disparition de la fraction légère- ne résiste pas à l'examen des résultats.
C'est ce qui nous a conduit à dire que ce n'est pas du Fioul N°2.

Pourtant de nombreux laboratoires ont confirmé qu'il s'agissait bien de Fioul n°2 notamment l'IFP (Institut Français du Pétrole), le Muséum national d'histoire naturelle et un laboratoire hollandais ?

Aucun de ces laboratoires n'a fait la "manip" que nous avons faite dans l'esprit où nous l'avons faite : nous avions un soupçon, donc nous avons cherché à comparer l'échantillon à un échantillon de référence, et nous avons relevé les différences.
Les autres laboratoires n'ont jamais comparé avec une référence et ils se sont contentés de répéter les informations transmises par Total Fina.
Total Fina leur avait transmis un échantillon en leur disant que c'est du Fioul N°2 et ils se sont contentés de relever les similitudes, en passant les différences sous silence.

Avez vous eu accès aux résultats de ces laboratoires ?

J'ai eu accès aux résultats -non publiés- du laboratoire de la Marine Nationale, qui sont strictement comparables aux nôtres : il reste donc inexplicable que ces scientifiques n'aient pas tiré les mêmes conclusions que nous.

Vous voulez dire que ce sont les interprétations qui diffèrent ?

C'est à dire que la Marine Nationale a décidé de ne pas parler de ses résultats.

Et le laboratoire hollandais cité en référence par la ministre de l'Environnement ?

En fait, on a découvert que -contrairement à ce qui a été dit devant l'Assemblée nationale par Dominique Voynet, le laboratoire hollandais du RIVM n'a jamais fait d'analyses, mais s'est contenté d'étudier les résultats des analyses effectuées par l'INERIS.
Ceci étant, l'INERIS n'avait pas reçu pour mission de vérifier qu'il s'agissait d'un Fioul N°2, mais seulement de déterminer les composants toxiques de ces échantillons et d'évaluer les risques encourus par les bénévoles au contact des résidus de l'Erika.
Il n'a jamais été question que l'INERIS se prononce sur la conformité de ses échantillons par rapport aux normes que doit respecter un Fioul N°2.
Je répète : jamais personne n'a cherché à faire cette comparaison.

Un an après, vous maintenez votre affirmation que ce n'est pas du Fioul N°2 ?

Non seulement nous le maintenons mais nous avons révélé récemment une information déterminante, qui ne fait que le confirmer au fur et à mesure que nous continuons nos recherches : nous avons pu mettre en évidence la présence d'un additif d'origine complètement synthétique qui fait partie de la famille des "ammonium quaternaire", un chlorure de benzalkonium.
Cette idécouverte nous a initialement paru assez bizarre, jusqu'au jour où nous avons réalisé -en fouillant dans la littérature- que le chlorure de benzalkonium est bel et bien utilisé dans l'industrie pétrolière, en particulier comme additif anti-corrosion et lubrifiant pour les  boues de forage.
Il faut se souvenir qu'en juin 2000, la société pétrolière BP AMOCO, deuxième producteur pétrolier mondial, a été condamnée à une amende de 21 millions de dollars parce qu'un de ses sous-traitants a rejeté ces boues de forage (mélange de terre, de produits pétroliers et adjuvants, qui permet de lubrifier le trépan au fur et à mesure que celui ci pénètre dans la profondeur des roches traversées pour trouver le pétrole).
Ces boues de forage servent pendant la phase de forage et ensuite elles ne servent plus à rien : les pétroliers sont alors confrontés à l'élimination de ces boues.
Certains ont été tentés de les enfouir en les réinjectant sous terre, d'autres de les mettre dans un navire-poubelle et de les envoyer vers un pays moins regardant.
Je rappelle que l'Erika s'est cassé au niveau de la cuve n°3 d'ailleurs bizarrement identifiée sur les plans (hachurée de façon différente), donc on a de très fortes présomptions que ce que l'on a récolté vient de cette cuve.
On commence à reconstituer le puzzle.

Est-ce que des autorités ou la justice sont venues voir vos résultats ?

Non malheureusement, nous ne sommes pas parvenus à faire franchir la porte de ce laboratoire à aucun de nos contradicteurs, aucun.

Mais vous êtes prêt à le faire ?

On l'a toujours été, on l'a toujours dit et c'est toujours vrai.

Pourquoi d'après vous Total Elf Fina vous laisse affirmer depuis bientôt un an des choses aussi graves que celles-là sans vous attaquer en diffamation, puisque vous l'accusez clairement d'un trafic illégal de déchets industriels spéciaux ?

Autour de Total Fina Elf il y a une équipe d'avocats compétents qui a certainement compris les risques encourus si le dossier est ouvert tout simplement par le dépôt de plainte : à partir du moment où on m'attaque en diffamation, mes résultats seront forcément examinés par la justice.

Est-ce que quelque part vous n'attendez pas cela ?

Je crois avoir été aussi loin que je le pouvais sans tomber dans la diffamation et avoir dit autant de vérités que je le pouvais dans cette affaire, mais cela n'a pas suffi pour leur faire porter plainte.
C'est peut-être moi qui attaquerai Total Fina Elf en diffamation, car des propos ont été tenus -successivement devant les tribunaux de Grande Instance de Brest, des Sables d'Olonnes et du Havre- qui sont vraiment déshonorants pour moi et pour l'entreprise.
J'hésite encore à financer un avocat, mais plus le temps passe plus ma patience approche de sa limite.

Devant ce"black out" de Total Elf Fina, pensez vous que l'Etat est un peu complice ou joue-t-il correctement son rôle ?
Vous avez été convoqué à l'Assemblée Nationale en avril 2000 : avez-vous avez pu donner vos résultats ?

C'est tout à fait exact j'ai été convoqué par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale, mais c'était un piège, qui d'ailleurs a parfaitement bien fonctionné : je me suis retrouvé face à un aréopage de scientifiques bardés de titres, on m'a interrogé sur la toxicité de ce produit, ce qui n'est pas de mes compétences.
Et lorsque j'ai dit qu'il ne s'agissait pas de Fioul N°2, on m'a dit que cette question n'intéressait pas la commission...

Depuis un an que vous vous efforcez de faire éclater la vérité, pensez vous que l'on a une petite chance de la connaître un jour ?

Oui, je reste confiant

Avez vous subi des pressions depuis un an ?

Demandez donc son avis à mon associé Manuel Moragues.

Manuel Moragues : je pense que cela n'a pas eu d'impact visible sur notre activité vis-à-vis des industriels.
Même si depuis quelques mois, mais peut être pour des raisons indépendantes, notre principale clientèle est constituée de laboratoires de confrères qui font appel à nos services, ce qui montre par ailleurs que ces gens là -des spécialistes de la chimie- nous conservent leur confiance.
Il nous est même arrivé de travailler pour des pétroliers depuis cette affaire.

Bernard Tailliez : je pense que c'est plus tard que les problèmes vont arriver, quand on ne parlera plus de nous.
Pour l'instant, on a la chance d'être un peu abrité par la médiatisation de cette affaire, mais c'est quand cela sera fini que vont dégringoler le contrôle fiscal et autres tracasseries ... je ne me fais guère d'illusions et à ce moment là on sera probablement obligé de fermer.

Donc c'est un enjeu énorme pour vous, en étiez-vous conscient quand vous avez révélé les résultats de l'analyse de Groix ?

Oui, donc on a pris des dispositions pour cela : on continuera probablement d'exister mais plus sous le nom d'Analytika...

A une époque, on vous a reproché de vouloir faire de la publicité pour Analytika et on a même été utilisé votre redressement judiciaire pour vous discréditer ?

C'est vrai, je ne l'ai jamais caché, on a été en redressement judiciaire -pour des raisons financières uniquement- car les associés initiaux se sont retirés au bout de six mois.
J'ai dû racheter la machine qui coûte 800 000 francs: il a fallu pour cela que je parvienne à vendre ma maison pour rembourser mes associés.

Cela n'a donc rien à voir avec la qualité de vos résultats ? Trouvez vous normal que l'on ait donné ce genre d'arguments ?

Cet argument a été avancé par les avocats de chez Total Elf Fina, ils sont prêts à utiliser toutes les armes y compris le mensonge ou la manipulation.
Ils ont par exemple fait circuler l'annuaire des experts judiciaires inscrits auprès du Tribunal de Grande Instance d'Aix en Provence, liste sur laquelle je ne veux pas figurer, le but étant de montrer que nous mentions en nous prétendant expert agréé, alors que nous avons été sollicités par le TGI d'Aix en Provence pour apporter notre concours dans une affaire de falsification de produits pétroliers.
Je n'ai pas fait cela pour la publicité, cela n'a donc pas été une surprise qu'il y ait quelques retours de bâton.
Ce qui a été une bonne surprise par contre c'est que mon associé ne m'ait jamais fait l'ombre d'un reproche, qu'il a toujours été solide à côté de moi, que tous nos confrères aient continué de nous faire confiance, que certains d'entre eux nous aient dit : "c'est bien ce que vous avez fait, si on peut vous aider on le fera", c'est a tous ces témoignages là que je veux me rattacher.

Manuel Moragues, vous continuez à soutenir votre patron ?

De toute façon c'est moi qui ai mis en oeuvre les analyses : les interprétations pouvaient être différentes tant que l'on n'avait pas mis en évidence la molécule chlorée, mais à partir de ce moment là, on avait un puzzle qui s'imbriquait particulièrement bien.

Dernière question, que faudrait-il pour valider vos résultats ? Une contre-expertise par un laboratoire étranger indépendant ?

Je ne pense pas que l'on doive parler de validation de nos résultats, mais plutôt de confirmation.
Nous n'avons pas de doute quant à la validité de nos résultats et personne ne peut en avoir dans la mesure où nous en donnons la preuve.
La seule chose qui reste à faire pour que cela soit irréfutable, c'est une confirmation, si possible en double : par la même technique et par une autre technique.
Entre être capable de faire l'analyse, et vouloir la faire en connaîssant les implications et les conséquences des résultats, il y a un grand pas...
Si beaucoup de laboratoires sont techniquement capables de reproduire ce que nous avons fait et éventuellement de le confirmer, très peu -surtout en France à cause de l'emprise économique énorme du groupe Total Fina Elf- sont vraiment désireux de le faire.
Aux Etats Unis, je connais des laboratoires capables de le faire, mais ce n'est pas à moi d'en décider, c'est à la justice de se prononcer.
Le travail qui nous reste à faire consiste à convaincre la justice d'examiner notre découverte, pour qu'elle confie cette analyse à un laboratoire suffisamment indépendant pour l'accepter et la reproduire.
J'avais écrit au Commissaire Européen à l'environnement qui n'a pas donné suite : j'étais naïf car il y a encore moins de chance de résoudre la question en passant par l'Europe.
A mon avis, c'est hors de France et hors d'Europe que la question pourrait se résoudre le plus simplement, mais c'est une bataille qui prendra probablement des années.
La justice américaine est capable d'infliger de lourdes sanctions à de puissants groupes industriels : il n'y a aucune raison qu'il n'y ait pas, en France aussi, des juges courageux.
Mais ce n'est pas facile, même pour eux ce n'est pas facile.


Propos recueillis à Cuers, le 14 novembre 2000
par le Docteur François Bernier, membre du Collectif citoyen anti marée noire de Saint Nazaire