"L'industrie
pétrolière n'offre pas l'exemple d'une activité s'ouvrant
spontanément aux investigations. C'est
toujours avec une grande amabilité que les compagnies communiquent les
renseignements demandés, mais l'on s'aperçoit très vite
que le contexte permettant de juger ces informations, ou bien est tronqué,
ou bien est faussé, ou bien fait défaut."
Vingt-cinq ans plus tard ...
Mission d'information sur le rôle des compagnies pétrolières - 1998:
Lors de sa réunion du 21 janvier 1998, la Commission des Affaires étrangères a examiné une proposition de résolution visant à la création d'une commission d'enquête relative au bilan de l'action de l'entreprise Elf-Aquitaine et de ses filiales dans les Etats africains et à ses conséquences sur les rapports de la France avec ces Etats, proposition qui recueillait l'approbation de nombreux parlementaires.
Mais la création
d'une commission d'enquête est subordonnée à la réunion
de deux conditions cumulatives :
- la proposition doit déterminer avec précision soit les faits
qui donnent lieu à enquête soit les services publics ou les entreprises
nationales dont la gestion doit être examinée.
- les faits ayant motivé le dépôt de la proposition ne doivent
pas donner lieu à des poursuites judiciaires.
Or, une information
judiciaire des chefs d'abus de biens sociaux, recel et complicité, présentation
de comptes inexacts, publication d'informations fausses, abus de confiance et
recel, faux et usage de faux, était déjà en cours à
Paris sur la gestion d'Elf-Aquitaine et de ses filiales africaines".
Faute de pouvoir créer cette commission d'enquête, la Commission
des Affaires étrangères décidait donc de créer une
mission d'information sur le rôle des compagnies pétrolières
dans la politique internationale et son impact social et environnemental.
La catastrophe de l'Erika projette un éclairage saisissant sur les propos tenus par Thierry Desmarest, président directeur général de TotalFina, devant cette mission d'information :
"Le Groupe Total respecte des valeurs et des principes de comportement, c'est un Groupe industriel responsable qui contribue au développement des pays où il opère, mais qui s'interdit d'intervenir dans la vie politique. Il respecte les lois qui lui sont applicables et s'impose des exigences particulièrement élevées en matière de droits des personnes, de sécurité et d'environnement."
"Dans la conduite de ses opérations, Total adhère aux exigences les plus élevées en matière de respect des personnes, de sécurité et de protection de l'environnement de la même manière dans tous les pays qu'ils soient industrialisés ou en développement. Sa démarche est définie dans sa "Charte Sécurité-Environnement", que toutes les unités et filiales sont tenues de mettre en œuvre. Total veille à assurer à tous les personnels qu'il emploie des conditions de recrutement, de travail et de protection sanitaire respectant l'équité et les droits fondamentaux des personnes. Il vise à favoriser, à travers le monde, la promotion professionnelle de ses collaborateurs. Il attend de leur part le plus haut niveau d'intégrité personnelle."
"Aucune priorité économique ne s'exerce au détriment de la sécurité dans le travail ou du respect de l'environnement. Chacun, à tout niveau, doit être conscient de sa responsabilité personnelle à l'égard de la sécurité et de l'environnement et doit en permanence être attentif aux risques d'accident ou de pollution liés à son activité. Les critères de sécurité et d'environnement sont examinés en priorité dans les décisions concernant tout projet de développement et tout lancement de nouveau produit."
"Vis-à-vis
des pouvoirs publics et des collectivités locales, le Groupe adopte pour
sa politique d'environnement une attitude constructive de dialogue. Au delà
des objectifs globaux de préservation du milieu naturel, le Groupe s'engage
à respecter la sécurité et la qualité de la vie
des populations riveraines de ses installations par la défense de normes
de sécurité et d'environnement."
Vingt-cinq ans plus tôt ...
Commission
d'enquête parlementaire sur les sociétés pétrolières
opérant en France.
6 Novembre 1974.
Julien Schvartz, rapporteur
"Votre
Rapporteur a été bien souvent fasciné par des déclarations
présentées comme des évidences, des raisonnements donnant
tout à fait l'impression d'être l'expression du pur bon sens, des
affirmations la main sur le cœur ébranlant le plus sceptique des auditeurs,
et qui se révèlent en fin de compte autant de fausses pistes,
autant de traquenards intellectuels, autant d'inexactitudes.
Avançant dans un labyrinthe dont il ne peut
jamais avoir une vue d'ensemble, l'enquêteur ne sort de l'enlisement que
pour se retrouver à son point de départ.
On pourrait dresser une sorte d'itinéraire initiatique
de l'industrie du pétrole au cours duquel il s'agirait d'échapper
au lac des idées reçues, éviter de tomber dans la fosse
du prix Rotterdam, maîtriser le dragon des degrés API, tenter de
sortir intact de la Villa des rabais ; après avoir donné la bonne
réponse au sphinx interrogeant tous les passants sur le montant du prix
de transfert, parviendrait-on enfin à la Salle de vérité
?
Rien n'est moins sûr."