Plus de deux mois après le naufrage de l'Erika, force est de constater que les pouvoirs publics n'ont toujours pas pris la mesure de la toxicité, et en particulier du pouvoir cancérogène, des produits pétroliers relâchés sur les cotes bretonnes.
Plusieurs laboratoires
ont analysé des échantillons de la cargaison du pétrolier,
et ceci avec le souci légitime du risque lié à la contamination
des poissons, crustacés, coquillages et mollusques. Il s'en est suivi
normalement des avis aux consommateurs.
Mais pour l'instant à la mi-février aucune évaluation n'a
encore été publiée des risques encourus par les bénévoles,
les salariés et les militaires qui nettoient les cotes. Les risques pour
l'homme au travail passent toujours au second plan quand ils ne sont pas purement
et simplement ignorés.
Les produits
pétroliers sont des mélanges extrêmement complexes. Un pétrole
contient environ 3000 composés différents dont 250 seulement sont
identifiés.
Pour 95 de ces composés on a quelques données sur leur toxicité,
données quasi complètes pour seulement 25 d'entre eux, soit moins
de 1% du total des composés présents. Ces données sont
suffisantes pour affirmer -aprés analyse- la présence dans le
fuel de l'Erika de trois familles de composés incluant des produits cancérigènes
: les hydrocarbures polycycliques aromatiques ou H.P.A., les H.P.A. alkylés
et les hétérocycles soufrés.
Les dosages
effectués pour quelques uns des H.P.A. cancérogènes contenus
dans le fuel de l'Erika permettent dès maintenant de faire une première
estimation des risques pour les personnes au travail sur les cotes. La famille
des H.P.A. est la plus anciennement connue des familles de cancérogènes,
présente dans la suie, le goudron, la fumée de cigarette et nombre
de produits de combustion. C'est l'une des deux grandes familles de cancérogènes,
probablement responsable d'un nombre important de cancers professionnels jamais
identifiés comme tels.
Les analyses
du fuel de l'Erika, effectuées dans un laboratoire du C.N.R.S. de Bordeaux
(le L.P.T.C.) montrent -pour les sept H.P.A. cancérogènes dosés-
un taux global de près de 0.09% du fuel, et ce par référence
aux dernières données sur le caractère cancérogène
des différents membres de cette famille, données du programme
international sur la sécurité des produits chimiques.
Or les composés
des deux autres familles, encore insuffisamment identifiés, n'ont pu
être dosés, mais l'on sait que le fuel était particulièrement
riche en composés soufrés. Par ailleurs, après plusieurs
semaines dans l'eau la composition du fuel a changé. Les fractions les
plus légères se sont solubilisées dans l'eau et le produit
final, celui arrivant sur les cotes, s'est enrichi en composés à
plus haut poids moléculaire, dont les composés cancérogènes.
On est donc
obligé de conclure que la marée noire elle-même contient
-par rapport à la masse d'hydrocarbures- un taux supérieur à
0.1% de composés cancérogènes, limite à partir de
laquelle l'ensemble du produit est réglementairement considéré
comme cancérogène par le Code du Travail!
D'autant
que Total-Fina a classé la cargaison de l'Erika comme "fuel-oil
résiduel : Fioul lourd" avec un n° d'identification (cas: 68476-33-5)
auquel correspond la qualification : cancérogène catégorie
2 avec la phrase de risque : "Peut causer le cancer". Toutes données
importantes pour les futurs procès au pénal.
Pour illustrer
le niveau des risques, une des molécules cancérogènes en
cause, le benzo(a)pyrene, l'un des cancérogènes de la fumée
de cigarette, est également présent dans le fuel de l'Erika, en
quantité telle qu'un kilo de ce fuel contient en benzo(a)pyrene l'équivalent
du contenu de la fumée de 2 à 3 millions de cigarettes.
Il existe
trois voies de pénétration des cancérogènes dans
l'organisme humain : l'inhalation, l'ingestion et le passage transcutané
: compte tenu du caractère très peu volatil des molécules
en cause et de leur forte affinité pour les
graisses, c'est ce dernier mode de pénétration dans l'organisme
- à travers la peau - qui aurait nécessité d'édicter
immédiatement de strictes mesures de prévention et de mise en
garde, sans négliger pour autant le risque par inhalation pour les personnes
nettoyant les rochers au Karcher.
Le risque
principal est le cancer de la peau pour tous ceux qui «non informés»
ont manipulé ou manipulent encore le produit à mains nues, les
lésions cancéreuses ne pouvant apparaître que dans 20 ou
30 ans. Ce risque figure dans le tableau 36bis de maladie professionnelle avec
d'ailleurs une condition restrictive de 10 ans d'exposition, non justifiée
mais imposée par les employeurs, alors que l'on sait qu'il n'y a pas
de concentration seuil en dessous de laquelle un cancérogène ne
peut être actif. A noter que ce risque existera également pour
les baigneurs, en été, avec une peau fragilisée par le
soleil.
Doivent être
également considérés, bien qu'avec une faible probabilité,
les risques de cancer du poumon et de la vessie, visés par le tableau
16bis des maladies professionnelles où la nature des cancérogènes
est la même que celle en cause pour le fuel de l'Erika.
Indépendamment
des risques de cancer, risques à long terme, le fuel de l'Erika peut
également entraîner des effets négatifs sur la santé,
à court terme : irritation des yeux, des voies respiratoires, lésions
de la peau (dermatose, hyperkératose), atteintes des défenses
immunitaires, etc. Les H.P.A. cancérogènes sont également
connus pour être tératogènes, c'est à dire entraîner
tout un ensemble d'effets négatifs sur la reproduction !
En matière
de prévention il aurait donc fallu mettre en uvre une information
précise sur les risques encourus, avec par exemple une mise à
l'écart de toute personne présentant des lésions cutanées,
la fourniture d'équipements totalement étanches et de masques
à ventilation assistée pour les personnes travaillant au Karcher.
Plus généralement le nettoyage des cotes n'aurait dû être
confié qu'à des entreprises spécialisées, les frais
engagés devant être à la charge du propriétaire du
matériau polluant. L'actualité de ces deux derniers mois montre
que l'on est loin du compte.
De l'ensemble
des données ci-dessus on peut tirer au moins trois conclusions :
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Henri
Pézerat le 20 Février 2000 |